N NOVEMBRE 1990, Alexandre Moryason nous demandait
de publier une biographie, historiquement fondée, de Madame
Blavatsky. Il nous faisait l’honneur de nous écrire :
« Vous avez l’intégrité de l’historien, liée
à l’absence d’a priori partisan envers la Fondatrice
de la Société Théosophique. Ce sont là les qualités
indispensables à l’élaboration d’une biographie sérieuse,
devant effacer, pour le public français du moins, une
récente parution sur la vie d’H.P.B., parution des plus
fantaisistes qui, si n’était la gravité de l’enjeu impliqué,
ferait rire. De vos propres recherches et de l’issue
que prendra le débat dans votre ouvrage – je gage
qu’il sera heureux – dépendra, j’en suis certain,
une appréhension, autre que celle qui a prévalu à ce
jour, des Sources de la Tradition Ésotérique… »
En réponse à cette suggestion, liée à un projet cinématographique
réclamant une enquête soigneusement documentée sur le personnage,
nous avons donc entrepris d’écrire cet ouvrage. Nous le devions
bien à « la vieille Dame », dont les oeuvres
nous enseignent depuis vingt-cinq ans, quoique les avatars
de l’histoire théosophique n’eussent guère retenu notre attention
jusqu’alors(1)
Singulière entreprise que celle d’évoquer la mémoire d’Helena
Petrovna Blavatskaïa (1831-1891). Peu d’individus occupent
une place égale à celle qu’elle s’est acquise dans l’histoire
de la pensée et de l’aventure humaine, au sens le plus noble
du terme. Aucun, pourtant, ne fut aussi tôt enveloppé dans
les voiles d’un oubli « pudique », au-delà du
cercle de ses « fidèles ». Encore ceux-ci se sont-ils
souvent distanciés de « la fondatrice ».
Un journaliste anglais pouvait écrire en 1888 :
– « Personne ne s’aventurera
à affirmer qu’il existe une autre femme aussi connue
qu’elle dans le monde entier ! »
De grands littérateurs du temps font écho à cette célébrité.
Or nul n’est aujourd’hui plus ignoré.
Le dialogue que peut avoir avec son entourage le biographe
téméraire qui se lance sur ses pas, tient en général en ce
propos :
– une biographie de Madame Blavatsky… ?
– Peut-être ne la connaissez-vous pas ?
– Non.
– Connaissez-vous Alexandra David-Neel ?
– Oui, certainement.
Tout est dit...
Il faut alors, en quelques mots, expliquer à l’interlocuteur
qu’un demi-siècle avant « Le Voyage d’une Parisienne
à Lhassa », une Russe n’avait pas seulement foulé
les terres interdites des vallées himalayennes mais fut aussi
admise dans les sanctuaires les plus inaccessibles, non pas
ceux du Lamaïsme exotérique mais ceux où la tradition secrète
du Bouddhisme Mahâyâna est enseignée au petit nombre.
À cet Enseignement là, compte tenu de l’accueil qui lui fut
fait et au sort réservé à son émissaire, il est probable que
bien peu eurent accès ensuite — du moins avec
l’autorisation d’en faire état.
C’est que de redoutables contempteurs ont très tôt contesté
à Mme Blavatsky son Initiation et l’accès à l’Enseignement
ésotérique qui s’y rattache. Cela fut fait dans les termes
les plus diffamants, notamment par René Guénon et le Docteur
Gérard Encausse (“Papus”), deux grandes références (opposées)
de la Tradition ésotérique occidentale, au début de ce siècle.
Il est compréhensible qu’afin de demeurer « fréquentable »,
Alexandra David-Neel n’ait presque jamais mentionné le nom
de sa devancière, sauf en quelques lignes où elle jette sur
l’aventure spirituelle de celle-ci quelques mots de discrédit :
elle laisse entendre, subtilement mais clairement, que les
« Maîtres de Madame Blavatsky » sont
inconnus au Tibet et que cette dernière n’est qu’une « farceuse
irrévérencieuse » dont le crédit semblerait tenir, selon
les autochtones, à une surprenante « naïveté » des
Occidentaux(2)
Pourtant, Mme David-Neel emprunte le sillage et l’audience
de sa devancière, celle, en l’occurrence, de la Société
Théosophique, fondée par Mme Blavatsky, en 1875. Elle
s’inscrit dans ses rangs par deux fois, en 1892 et 1911. Le
visage et les écrits de « la Parisienne à Lhassa »
vont se substituer, dès lors, à celui d’H.P.B. L’épaisseur
du silence vient rassurer la pensée conventionnelle, laquelle
préfère toujours le confort de l’oubli à la remise en cause
de ses repères.
Beaucoup ignorent encore, aujourd’hui, que rien ne peut subsister
des arguments spécieux employés par les « ténors
» de l’ésotérisme et de l’orientalisme prétendus « orthodoxes
» du début de siècle. Le portrait qu’ils ont dressé
d’une « mystificatrice » a vu ses couleurs
faner au fur et à mesure que les progrès dans la connaissance
des religions orientales ont redonné crédit à l’extraordinaire
œuvre écrite, en même temps qu’au périple initiatique d’H.P.B.
Les meilleurs spécialistes de la Tradition tibétaine, certains
dans la haute hiérarchie du Bouddhisme, lui ont rendu un hommage
dépourvu d’ambiguïté. Telle fut l’attitude du sixième Panchèn-Lama,
Lobsang Tub-Ten Cho-gyi Nyima, la plus haute autorité
religieuse au côté du Dalaï-Lama (en 1927),du Lama
Kazi Dawa Samdup, membre érudit du conseil du Dalaï-Lama
(1933) et co-traducteur du Bardo Thödol, du Dr.
D. T. Suzuki, propagateur du Bouddhisme Zen (1907).
Leurs propos viendront en temps voulu illustrer l’étendue
d’une diffamation dont la bassesse n’avait pour excuse que
l’ignorance. Ce qui est singulier est que ses auteurs passent
encore pour des références spirituelles — tel René
Guénon — et des modèles d’érudition.
A ces mises au point tardives s’ajoute le désaveu total des
conclusions qu’avait rendues la Société d’Etudes Psychiques
de Londres (S.P.R.), en 1885. Celles-ci avaient jeté le
plus complet discrédit sur la personne et les œuvres
d’Helena Blavatsky. C’est pourtant l’organe même de la S.P.R.
qui rendait compte, en 1986, de la remise en cause radicale
des conclusions hâtives émises, un siècle plus tôt, par le
trop fameux « rapport Hodgson », lequel
dénonçait en elle une faussaire.
Enfin, à la suite des travaux récents du tibétologue David
Reigle, les sources authentiquement tibétaines de « La
Doctrine secrète » de Mme Blavatskyapparaissent
assez nettement établies.
Cependant, les attaques antérieures ont été sans cesse répercutées
par des biographes peu consciencieux et ignorant tout de l’actualisation
de ces questions. La plus importante encyclopédie de langue
française pouvait encore, avant que correction ne soit récemment
apportée à l’article sur la Théosophie, s’inscrire
dans la perspective guénonienne.
La totale inanité de l’attaque menée par René Guénon contre
Helena Blavatsky et son œuvre fera l’objet, comme le Rapport
Hodgson, d’un appendice séparé de cette narration, tant
il est nécessaire que soit rétablie une vérité.
Pour cette seconde édition, nécessité était de tenir compte
d’actualisations récentes des questions afférentes à la biographie
d’H.P.B. Signe des temps, des documents sont exhumés en Russie.
Deux œuvres majeures ont aussi vu le jour chez les spécialistes
de la question. L’une est le livre magistral de Mrs Sylvia
CRANSTON : « H.P.B., The Extraordinary Life and
Influence of Helena Blavatsky, Founder of The Modern Theosophical
Movement », l’autre est le livre de M. Paul JOHNSON, « In
Search of the Masters Behind the Occult Myth »,
édité à compte d’auteur et qui nous était venu trop tard en
mains pour que nous pûmes l’utiliser dans notre première publication.
Ces ouvrages n’ont pas modifié notre point de vue mais enrichissent
considérablement la documentation afférente. Dans le cas de
l’ouvrage de Mrs Cranston, il s’agit d’une une lecture indispensable
à quiconque veut mesurer l’importance de l’œuvre de Mme Blavatsky.
Notre livre a ses limites, délibérées quoique frustrantes.
Il s’adresse au grand public et non aux spécialistes. Ses
objectifs devaient donc être fixés en deçà des questions qui
pourraient n’intéresser que ceux-ci, lesquelles sont néanmoins
prises en compte par l’auteur pour donner sa version des faits
et sont discutées en notes.
Narration donc, avant tout, que cette biographie. Car, si
la stature d’Helena Blavatsky prend sa véritable dimension
à travers son oeuvre écrite de près de quinze mille pages
imprimées — discours d’Instructeurs dont elle se
présente comme simple porte-parole —, sa vie est
l’une des aventures humaines les plus étonnantes que l’on
puisse raconter. C’est cette épopée que ce livre tâche de
retracer, tant dans sa dimension psychologique qu’anecdotique.
Nous ne prétendons par conséquent aucunement donner ici une
étude de la pensée de Mme Blavatsky et moins encore une Histoire
de la Société Théosophique. Nous n’ignorons pas quelles
limites ce choix apporte à notre ouvrage. A maints égards,
en effet, la vie d’« H.P.B." se confond avec
son œuvre, depuis 1875 jusqu’à sa mort.
Il nous est toutefois apparu que c’est de l’étude précise
de ses faits et gestes que pouvait surgir sa crédibilité ou,
tout au contraire, sa remise en cause. Le lecteur sera donc
seul juge face aux sources, quel que puisse être le parti
que prend notre argumentation. L’optique même de ce récit
dépendant des positions adoptées face à certains problèmes,
il importait que des appels de notes (marqués en italiques)
renvoient, en fin d’ouvrage, à un appareil critique qui aborde
ces questions (les autres notes étant les seules références
bibliographiques).
Certains problèmes sont évoqués par des renvois en bas de
page. Nous avons fait ce choix lorsque le contexte demandait
à être aussitôt commenté, qu’il s’agisse d’un point de vocabulaire
ou d’une ambiguïté notoire face à laquelle notre optique appelait
une justification immédiate que nous ne pouvions éluder.
Enfin, trois appendices abordent les questions de fond dont
le lecteur soucieux des sources souhaitera aborder le débat :
la « prestigieuse » diffamation de René Guénon,
la remise en cause du rapport Hodgson par la S.P.R.
et la prétendue identification des Maîtres de Mme Blavatsky
par M. P. Johnson.
La difficulté que l’on rencontre dans la découverte du vrai
visage d’H.P.B. est bien évoquée dans les termes d’un article
paru, de son vivant, dans le New York Times du 2 janvier
1885. Un journaliste y fait à son sujet une remarque d’un
intérêt notable sous la plume d’une personne qui ne fut nullement
engagée à ses côtés :
– « Dans notre pays, ceux qui la connaissent
peu la traitent invariablement de charlatan. Quand on
la connaît un peu mieux, on la prend pour une enthousiaste,
savante, mais égarée. Et ceux qui l’ont connue intimement,
et qui ont eu le bonheur d’être ses amis, étaient transportés
d’admiration et croyaient à ses pouvoirs, ou bien ils
étaient profondément intrigués; et plus leur intimité
se prolongeait, plus leur foi était grande ou profonde
leur perplexité. Celui qui écrit ses lignes était parmi
ces derniers.»
(Loc.
cit in "La vie extraordinaire de Mme Blavatsky"
A.P. Sinnett - Paris, Adyar, 1972, p. 162.)
L’on peut s’efforcer à l’objectivité face aux faits; ce sera
notre préoccupation constante. Cependant, leur interprétation
est affaire de conscience et de sensibilité personnelles.
Oserons-nous dire d’intuition ?
A cet égard, nul ne pouvait nous faire un plus grand honneur
qu’Alexandre Moryason en acceptant de donner un prologue
à cet ouvrage. Traducteur de Franz Bardon et auteur
dont le maître livre, la Lumière sur le Royaume, rencontre
une audience croissante et respectée dans le domaine de l’Ésotérisme,
il lui revenait bien mieux qu’à nous de situer la personne
d’Helena Blavatsky dans la perspective de la Philosophie Occulte,
tandis que ces lignes retraceront plus modestement son aventure
humaine.
REMERCIEMENTS
Sans la remarquable documentation qu’avait rassemblée Mary
K. Neff, archiviste de la Société Théosophique, à
Adyar, le fil d’Ariane nous eût manqué pour pénétrer l’imbroglio
de la carrière d’H.P.B. Tout cet ouvrage lui est redevable
des années de recherches qu’elle effectua sur les sources
théosophiques aux Indes (cf. Personal Memoirs of H. P.
Blavatsky – Mary K. Neff - Londres, Rider & Co, 1935).
Nous tenons à remercier la Société Théosophique de France
pour l’assistance de tous les instants qu’elle a bien
voulu nous apporter afin de faciliter notre accès à la bibliographie
et à l’iconographie qui documentent ce livre. Notre reconnaissance
va singulièrement à M. Michel Caracostea pour les conseils
prodigués sans, toutefois, qu’il soit caution de nos choix.
À M. Michel Chapotin, nous devons tout de nos ressources iconographiques
et à l’obligeance de Mme Caracostea, Présidente, d’avoir pu
en faire gracieusement usage.
Nous tenons aussi à remercier chaleureusement la Loge
Unie des Théosophes, en la personne de M. et Mme Le Blois,
qui nous ont apporté un précieux concours en nous facilitant
l’accès aux recherches sur l’influence de l’oeuvre de MmeBlavatsky, lesquelles font l’objet de l’épilogue de ce
livre et dont l’essentiel est à mettre au crédit des travaux
de Mrs S. Cranston (op. cit. supra).
À tous ceux de
nos amis qui nous ont assisté dans des tâches souvent ingrates,
à Éric Schlumberger qui nous a apporté ses encouragements,
à Alexandre Moryason plus qu’à tout autre, ce livre doit d’avoir
vu le jour.
(1) Nous ne sommes membre d’aucune Société Théosophique. Après la
sortie de la première édition de ce livre, nous étions devenu
membre de la Société Théosophique de France mais avons très
tôt mis un terme à cette affiliation. (2) Voir la citation à la page 568 (Épilogue).