| Formation de Société Théosophique |
| relatée par l'un
de ses fondateurs, Henry Steel Olcott[1] |
. Felt continua l'intéressante description de ses découvertes,
commencée le 8 septembre au meeting remis au 18 septembre
1875 et produisit un certain nombre de diagrammes en couleurs.
Quelques personnes présentes dirent avoir vu la lumière trembler
sur les figures géométriques, mais j'incline à penser que
cela était dû moitié à l'autosuggestion, et moitié à ce que
Felt avait dit de leurs propriétés magiques. Je ne vis certainement
rien du tout d'occulte, ni personne d'autre, sauf une très
petite minorité d'assistants. La conférence finie, on passa
à l'ordre du jour ; je présidais, M.C. Sotheran faisait
fonction de secrétaire. Le procès-verbal dit :
« Le Comité du préambule et du règlement
annonça qu'il poursuit ses travaux et M. de Lara
lit une note qu'il a été prié de rédiger pour le
Comité. »
À la demande du Comité :
« Résolu : Que
la Société prendrait le nom de Société Théosophique.
« Le président délégua le Rév. Wiggin et M.
Sotheran pour rechercher un local convenable, plusieurs
nouveaux membres furent admis et sur une motion il
fut :
« Résolu que
ces personnes seraient inscrites sur la liste des
fondateurs. »
|
Après quoi la réunion fut ajournée sine
die[2] pour
se réunir de nouveau à l'appel du président. Le procès-verbal
est signé par moi comme président et par le docteur John Storer
Cobb, pour Ch. Sotheran, secrétaire. »
Le choix du nom de la Société fut naturellement l'objet d'une
grande discussion au sein du Comité. On en proposa plusieurs,
parmi lesquels, si je me rappelle bien, Société égyptologique,
Hermétique, Rose-croix, etc., mais cela ne paraissait pas
assez caractéristique. Enfin, en feuilletant un dictionnaire,
l'un de nous tomba sur le mot « Théosophie »
et après l'avoir discuté nous tombâmes unanimement d'accord
que c'était le meilleur puisqu'il représentait la vérité ésotérique
que nous cherchions à atteindre et qu'il couvrait en même
temps le champ des recherches occultes de Felt.
On a raconté une sotte histoire d'un Hindou inconnu qui serait
entré dans la salle du comité, aurait jeté un paquet scellé
sur la table et serait ressorti, ou aurait disparu dans l'espace...
le paquet une fois ouvert aurait contenu un projet de constitution
et de règlement pour la Société, que nous aurions aussitôt
adopté. Tout cela est pure absurdité : il ne s'est rien
passé de semblable. De temps en temps des contes bleus de
ce genre ont été mis en circulation à propos de nous, quelques-uns
assez drôles, d'autres fantastiques, d'autres encore d'une
improbabilité enfantine, tous parfaitement faux. J'étais un
trop vieux journaliste pour prendre ces canards au sérieux.
Sur le moment ils trompent quelques personnes mais à la longue
ils sont inoffensifs.
En ce qui concerne le projet original de règlement, nous
prîmes toutes les précautions voulues et nous préparâmes une
série d'articles aussi satisfaisante que possible. On examina
les règlements de divers corps constitués, et on trouva les
meilleurs modèles dans la Société géographique américaine,
la Société de statistique et l'Institut américain. Après ces
préliminaires, on demanda à Mrs Britten de tenir la réunion
suivante chez elle (n'ayant pas encore loué de local) et j'envoyai
la notice suivante sur des cartes postales
SOCIÉTÉ THÉOSOPHIQUE
Le Comité du Règlement ayant terminé son travail,
la Société Théosophique tiendra une réunion le samedi
16 octobre 1875, à 8 heures du soir, dans une maison
particulière, 206, West Second street, pour élire
et organiser ses officiers. Si M. Felt est en ville,
il continuera à rendre compte de ses découvertes égyptiennes
si profondément intéressantes. D'après le règlement
proposé, les membres nouveaux ne pourront être élus
qu'après trente jours de réflexion. Il est donc désirable
que tout le monde assiste à cette première réunion.
Le soussigné adresse cet appel conformément au procès-verbal
adopté par la réunion du 13 septembre.
Signé :
Henry S. Olcott, président
temporaire.
|
J'ai fait encadrer et je garde à Gulistan la carte postale
même qui fut envoyée à H.-P.B. et je possède encore mon propre
exemplaire.
Le procès-verbal cite comme présentes à cette réunion les
personnes suivantes :
Mme Blavatsky, Mrs E.H. Britten,
Henry S. Olcott, Henry J. Newton, Chas. Sotheran, W.Q.
Judge,
J. Hyslop, docteur Atkinson, docteur H. Carlos, docteur
Simmons, Tudor Horton, docteur Britten, C.C. Massey, John
Storer
Cobb,
W.L. Alden, Edwin S. Ralphs, Herbert D. Monachesi et Francesco
Agromonte.
Le président, au nom du Comité du préambule et du règlement,
lut le préambule, et M. Chas. Sotheran lut le règlement.
Le président présenta ensuite M. Massey qui prononça quelques
paroles, puis, fut obligé de rejoindre le bateau qui allait
l'emmener en Angleterre.
Ensuite vinrent des discussions et diverses propositions
sur l'adoption du règlement et finalement le projet du Comité
fut déposé et l'ordre donné de le faire imprimer. Puis on
leva la séance. H.S. Olcott l'avait présidée avec J.S. Cobb
comme secrétaire.
La séance préliminaire suivante se tint au même endroit le
30 octobre sur le rapport du comité du local, Mott Memorial
Hall, 64., Madison avenue (situé à quelques pas de notre quartier
général de New York récemment acquis) fut choisi pour le lieu
des réunions de la Société. Le règlement fut lu, discuté et
adopté avec cette réserve que le préambule serait revu et
corrigé par H.S. Olcott, C. Sotheran et J.S. Cobb avant d'être
publié comme préambule officiel de la Société.
On vota ensuite pour nommer les officiers, et Tudor Horton
et le docteur W.H. Atkinson faisant fonction de scrutateurs,
M. Horton proclama le résultat comme suit :
Président : Henri S. Olcott ; Vice-présidents : docteur
S. Pancoast et G.H. Felt ; Secrétaire
(correspondance) : Mme H.P. Blavatsky ; Secrétaire
(archives) : John Storer Cobb ; Trésorier :
Henry J. Newton ; Bibliothécaire :
Charles Sotheran ; Conseillers :
Rev. J.H. Wiggin, R.B. Westbrook, L.L.D. Mrs Emma Hardinge
Britten, C.E. Simmons, M.D. et Herbert Monachesi ; Avocat
conseil : William Q. Judge.
L'assemblée fut alors ajournée au 17 novembre 1875 pour entendre
la lecture du préambule corrigé, le discours d'ouverture du
président et pour la constitution définitive de la Société.
Au jour dit, la Société se réunit dans le local qu'elle avait
loué ; le procès-verbal des séances précédentes fut lu
et adopté, le président prononça son discours d'inauguration
dont l'impression fut ordonnée. Des remerciements furent votés
au président sur la proposition de M. Newton. Et la Société,
maintenant constituée, s'ajourna au 15 décembre.
C'est ainsi que la Société Théosophique,
conçue le 8 septembre, mise au point le 17 novembre 1875,
après une période de gestation de soixante-dix jours, vint
au monde et commença sa merveilleuse carrière altruiste
per angusta ad augusta[3].
Dans le premier document imprimé, Préambule
et règlement de la Société Théosophique on donna par
inadvertance la date du 30 octobre, comme celle de l'organisation,
tandis que, comme on vient de le voir, il eût fallu mettre
le 17 novembre 1875.
Ce récit de l'origine et de la naissance de la Société est
fort prosaïque et manque tout à fait du caractère sensationnel
qu'on lui a parfois attribué. Mais il a le mérite de l'exactitude
historique, car écrivant de l'histoire et non du roman,
j'ai dû m'en tenir à ce que rapportent nos procès-verbaux
et je peux prouver mes dires un à un. Par exagération
d'enthousiasme mal placé qui a produit un déni de justice
comme toute bigoterie tend à le faire, beaucoup de personnes
ont été répétant que
H.-P.B. seule avait fondé la Société Théosophique et que
ses collègues n'y étaient pour moins que rien. Mais elle-même
a vigoureusement répudié cette suggestion quand M. Sullivan
l'avança en 1878. Répondant à un critique caustique, elle
dit :
« Il parle de nous comme nos Maîtres » avec
une ironie mordante. Eh bien je me rappelle fort
distinctement que j'ai déclaré dans une lettre
précédente que nous [elle
et moi] ne nous sommes jamais présentés
comme des « maîtres », mais que nous
avons au contraire décliné tout rôle de ce genre — quoi
qu'en ait dit dans son excessif panégyrique mon
digne ami M. Sullivan qui non seulement veut voir
en moi une prêtresse bouddhiste (!) mais encore
et sans l'ombre de vérité,
m'attribue la fondation de la Société Théosophique
et de ses branches.
(Lettre de H.-P.B. publiée
par le Spiritualist du 22 mars 1878). |
H.-P.B. était bien assez remarquable par elle-même sans la
couvrir de tant d'éloges inconsidérés ; et cette idée
fixe de chercher un sens occulte à chacune de ses paroles
ou à chacun de ses actes ne peut que tourner contre ceux qui
l'ont, selon la loi générale naturelle d'action et de réaction.
Les dévots ne pensent pas que plus ils lui attribuent de clairvoyance
et d'infaillibilité, plus le monde lui demandera un compte
impitoyable de tous ses actes, de ses erreurs de jugement,
de ses inexactitudes et autres faiblesses que l'on ne blâme
que modérément chez une personne ordinaire — c'est-à-dire
non inspirée — parce qu'on les considère comme
apanages de l'infirmité humaine. C'est un mauvais service
à lui rendre que de vouloir la mettre au-dessus de l'humanité,
sans faiblesses, taches ni défauts, car ses œuvres publiées,
sans parler de sa correspondance privée, montrent assez le
contraire.
Quoique mon discours d'inauguration ait été applaudi par
ses auditeurs et que M. Newton, spiritualiste orthodoxe, M.
Thomas Freethinker et le Rév. M. Westbrook aient fait voter
son impression preuve certaine qu'ils ne le trouvaient pas
déraisonnable d'idées et de ton — je le trouve
tout de même un peu extraordinaire après dix-sept ans de rude
expérience.
Pas mal de mes prévisions se sont réalisées, beaucoup, non.
Ce que nous croyions être une base expérimentale solide, à
savoir la démonstration de l'existence des races élémentales
par M. Felt, tourna en désappointement et en mortification.
Quoiqu'il ait pu accomplir tout seul en ce genre, il ne réussit
à nous faire rien voir, pas le plus petit bout de la queue
du plus petit esprit naturel. II nous rendit la risée des
spiritualistes et des sceptiques de tous genres. C'était un
homme de grand talent et il semblait avoir fait une découverte
remarquable, qui paraissait même si probable que, comme je
l'ai dit, un éditeur expérimenté, M. Bouton, risqua la forte
somme pour publier son livre. Pour ma part, je crois qu'il
avait fait les choses qu'il dit et que s'il avait voulu travailler
systématiquement dans cette voie, son nom aurait acquis une
grande notoriété. Ayant vu si souvent H.-P.B. se servir des
élémentals ainsi que le signor B. en plusieurs occasions,
et après ce que l'étranger mystérieux m'avait montré dans
ma propre chambre, pourquoi n'aurais-je pas cru Felt capable
d'en faire autant ? Surtout quand H.-P.B. affirmait qu'il
le pouvait. De sorte qu'avec la témérité d'un pionnier et
le zèle d'un enthousiaste et d'un optimiste incorrigible,
je laissai la bride sur le cou à mon imagination, dans mon
discours d'ouverture et fis un tableau enchanteur de ce qui
résulterait des promesses de Felt — s'il les tenait.
Heureusement pour moi que ce « si »
est là et il aurait encore mieux valu l'écrire « SI ».
Il obtint 100 dollars de notre trésorier Newton sous prétexte
de payer les préparatifs de ses expériences, étant pauvre
lui-même ; mais il ne nous montra point d'élémentals.
Une lettre de lui fut lue au conseil du 29 mars 1876 où il
disait « être prêt à remplir sa promesse de donner à
la Société une conférence sur la Kabbale et où il annonçait
les grandes divisions de son sujet ».
Sur quoi M. Monachesi
proposa la résolution suivante qui fut adoptée :
« Le secrétaire sera chargé de faire imprimer
et distribuer aux membres de la Société, soit la
lettre de V.P. Felt, soit un syllabus[4] préparé par
le dit Felt lui-même. »
(Extrait des procès-verbaux
de la Société Théosophique, p. 15.) |
La circulaire fut imprimée et diminua un peu le ressentiment
général contre le manque de foi de M. Felt. Il donna réellement
sa seconde conférence le 21 juin, puis nous abandonna de nouveau
et je vois qu'au conseil tenu le 11 octobre, sur la proposition
du trésorier Newton, on passa la résolution de charger M.
Judge conseil légal de la Société, de lui demander de remplir
son obligation au plus tôt. Mais c'est ce qu'il ne fit jamais.
Finalement, il quitta la Société et quand il fut bien prouvé
qu'on ne tirerait rien de lui, pas mal de gens disparurent
à sa suite et nous laissèrent, nous qui cherchions autre chose
que des apparitions sensationnelles, nous débrouiller comme
nous pourrions.
Et nous eûmes bien du mal à nous débrouiller, comme le savent
bien tous ceux qui travaillèrent avec nous. Nous voulions
apprendre d'une façon expérimentale tout ce qui peut se savoir
de la constitution de l'homme, de son intelligence et de sa
place dans la nature. L'esprit surtout, en tant que volonté,
était notre grand problème. Les mages orientaux l'emploient
ainsi que les magnétiseurs et les psychothérapeutes occidentaux.
Développé chez un homme, il en fait un héros ; étouffé
chez un autre, il en fait un médium. Tous les êtres de tous
les règnes et de tous les plans de la matière obéissent à
son irrésistible pouvoir ; joint à l'imagination, il
crée en donnant aux images mentales
à peine conçues une forme objective. De sorte que malgré la
défection de Felt et les obstacles qui hérissaient notre chemin,
il nous restait bien des champs à explorer, et nous les explorâmes
de notre mieux. Nos archives montrent des essais de médiums,
d'expériences de psychométrie, de lecture, de pensée, de magnétisme ;
nous écrivions et nous écoutions des mémoires. Mais les progrès
étaient lents, car tout en voulant faire bonne figure, chacun
de nous était secrètement découragé par le fiasco de Felt
et il ne semblait pas qu'on pût le remplacer. Le signor B.,
qui savait faire pleuvoir, avait été mis à la porte par H.-P.B.
après avoir vainement essayé de me brouiller avec elle ;
mon inconnu au teint brun qui évoquait les élémentals n'avait
pas reparu et H.-P.B. sur qui tout le monde avait assez naturellement
compté, refusa de montrer l'ombre d'un phénomène à nos réunions.
De sorte que le nombre des membres allait
diminuant et au bout d'un an tout ce qui surnageait était une bonne
organisation, saine et solide par la base ; une notoriété
un peu trop éclatante, quelques membres plus ou moins indolents,
et un foyer indestructible de vitalité entretenu par l'enthousiasme
des deux amis, la Russe et l'Américain.
Tous deux prenant la chose au sérieux, n'ayant jamais douté
un instant de l'existence de leurs Maîtres, de l'excellence
de leur mission et du complet succès qui devait finir par
couronner leurs efforts. Judge était un ami loyal et plein
de bonne volonté, mais trop jeune pour que nous puissions
le considérer comme un troisième associé égal aux autres.
C'était plutôt le benjamin de la famille.
Combien de fois le soir, à notre quartier général, après
le départ de nos hôtes, n'avons nous pas ri, H.-P.B. et moi,
du petit nombre de gens sur qui nous pouvions compter, tout
en fumant une cigarette dans la bibliothèque avant d'aller
nous coucher. On rappelait les jolies phrases et les aimables
sourires des invités et l'égoïsme qui se montrait à travers
leur masque transparent. Nous sentions par exemple chaque
jour davantage que chacun de nous pouvait compter absolument
sur l'autre pour la Théosophie, dût le ciel tomber sur nos
têtes. Mais hors cela, tout dépendait des circonstances.
Souvent, nous nous appelions les jumeaux théosophiques ou
la Trinité, en comptant le lustre sur nos têtes comme la troisième
personne. On trouve de fréquentes allusions à ces plaisanteries
dans notre correspondance théosophique. Et le jour où nous
quittâmes définitivement notre maison démeublée de New York
pour nous embarquer sur le vapeur qui allait nous emmener
vers les Indes, nos dernières paroles furent un adieu solennellement
comique au lustre « ami silencieux, illuminant et fidèle
confident ». Nos ennemis ont dit souvent qu'en quittant
l'Amérique nous ne laissions pas de Société Théosophique derrière
nous et cela est vrai jusqu'à un certain point, car pendant
les six années suivantes, elle ne fit pour ainsi dire rien.
Le noyau social facteur le plus important d'un mouvement de
ce genre était brisé, personne n'était capable d'en former
un nouveau, on ne pouvait pas créer une autre H.-P.B. et M.
Judge, le seul organisateur et directeur de l'avenir, avait
été appelé par ses affaires professionnelles en pays espagnol.
Il faut dire à la décharge de M. Judge, du général Doubleday
et de leurs collègues de la Société Théosophique primitive
que nous avions laissés chargés de la Société en partant pour
l'Inde, que la suspension d'activité qui suivit pendant deux
ou trois ans fut surtout de ma faute. On avait parlé de transformer
la Société en degré supérieur de franc-maçonnerie et ce projet
était regardé favorablement par certains francs-maçons influents.
J'aurai à revenir là-dessus plus tard ; pour le présent,
il suffira de dire qu'on me demanda de préparer un rituel
approprié et que cela devait être une de mes premières occupations
en arrivant aux Indes. Mais au lieu d'y trouver le calme et
les loisirs attendus, nous y fûmes aussitôt plongés dans un
tourbillon d'intérêts nouveaux et de devoirs journaliers.
Je dus entreprendre des séries de conférences, nous fîmes
de longs voyages à travers le pays, le Theosophist
fut fondé et il me fut tout simplement impossible de m'occuper
du rituel, quoique j'aie encore plusieurs lettres du général
Doubleday et de Judge se plaignant du retard et disant qu'ils
ne peuvent rien faire sans lui. De plus, en prenant de l'expérience,
nous nous convainquîmes que ce projet était impraticable :
notre activité avait gagné en étendue et notre travail avait
pris un caractère plus sérieux et plus indépendant. De sorte
que, finalement, j'abandonnai cette idée ; mais, entre
temps, Judge était parti et les autres ne faisaient rien.
M. Judge écrit de New York le 17 octobre 1879 — un
an après notre départ — : « Nous avons
reçu très peu de membres et nous attendons le rituel pour
en recevoir d'autres, parce que ce serait un grand changement ».
Mais, de notre côté, nous avions beaucoup travaillé pendant
ces douze mois. Le général Doubleday écrit aussi le 1er septembre
1879 : « Quant à la Société Théosophique aux États-Unis,
nous restons dans le statu quo[5] en
attendant le manuel promis. » Il demande le 23 juin
1880 : « Pourquoi n'envoyez-vous pas ce rituel ? »
Et M. Judge m'écrit le 10 avril 1880 : « Tout traîne
ici. Pas encore de rituel. Pourquoi ? » Le 17 novembre
1881, Judge parti pour l'Amérique du Sud, son frère, qu'il
avait chargé des affaires de la Société Théosophique, écrit
que « rien ne marche et que la Société ne se mettra pas
à l’œuvre tant que W.-Q. Judge, le général Doubleday
et moi, nous ne pourrons pas trouver le temps et les moyens
de la lancer », temps et moyens manquaient.
Enfin, car il est inutile de poursuivre cela plus loin, Judge
écrit le 7 janvier 1882 : « La Société sommeille
et ne fait rien de rien : votre explication pour le rituel
est satisfaisante ». Cependant les lettres de M. Judge
écrites pendant tout ce temps à H.-P.B., à moi ou à Damodar,
montrent un zèle inaltérable pour la Théosophie et le mysticisme
en général. Son plus grand désir était d'être un jour libre
de donner tout son temps et toute son énergie à la Société.
Mais comme le grain de trèfle enseveli
sous vingt pieds de terre, germe et pousse quand, creusant
un puits, les ouvriers l'amènent à la surface du sol, cette
semence que nous avions plantée dans l'âme américaine entre
1874 et 1878 fructifia en son temps et Judge se trouva être
le moissonneur de nos semailles. C'est ainsi que toujours
le Karma suscite ses pionniers, ses semeurs et ses moissonneurs.
La vie de la Société dépendait directement
de nous, ses deux fondateurs, mais elle reposait en dernier
ressort dans son principe fondamental et dans les Augustes
Intermédiaires qui nous l'avaient enseigné et qui avaient
rempli nos cœurs et nos esprits de la Lumière de leur
Bienveillance.
Conscients tous deux de cela, et autorisés à travailler avec
eux dans ce but, un lien plus fort que celui d'aucune parenté
nous unissait étroitement, nous faisant passer sur nos faiblesses
réciproques et supporter les frottements inévitables entre
deux collaborateurs de personnalité si différente et tranchée.
Quant à moi, cela me fit rejeter comme choses de nulle valeur
tous les liens sociaux, toutes les ambitions et tous les désirs.
Sincèrement, du fond du cœur, je sentais et je sens encore
qu'il vaut mieux être portier ou moins encore dans la maison
du Très-Haut que de demeurer sous les tentes de soie que je
n'aurais eu qu'à demander à un monde égoïste pour les obtenir.
Ainsi jugeait aussi H.-P.B. dont l'enthousiasme infatigable
était une source intarissable d'encouragement pour tous ceux
qui l'approchaient. II était tout simplement impossible que
la Société Théosophique pérît, tandis que nous étions prêts
à faire tous les sacrifices pour notre cause.
On trouve dans les archives de ces premiers temps de la Société
bien des choses qui intéresseraient les Théosophes.
Il fut résolu au 12 janvier 1876, sur la proposition
de
J.-S. Cobb,
« que William A. Judge, conseil de la Société,
serait invité à prendre part aux délibérations
du conseil ».
A la même réunion, acte fut pris de la démission
de M. Sotheran et M. J.-H. Newton élu à sa place.
Et le conseil ordonna au secrétaire de soumettre à la
prochaine assemblée régulière de la Société la résolution
suivante que le conseil recommandait à son adoption :
« Que la Société adopte à l'avenir en principe
le secret de ses procédures et transactions et
qu'un comité soit nommé pour préparer un mémoire
sur les moyens de procéder à ce changement. »
|
De sorte que, au bout de trois mois à peine — je
croyais plus que cela — nous fûmes obligés pour
notre défense de nous constituer en société secrète.
Au
conseil du 8 mars 1876 sur la proposition de H.-P.B.,
il fut :
« Résolu que
la Société adopterait un ou plusieurs signes de reconnaissance
qui serviraient aux membres entre eux et d'admission
aux réunions. »
|
Un comité de trois membres, dont H.-P.B., fut nommé par moi
pour inventer et proposer des signes. Le cachet si typique
de la Société fut en partie dessiné d'après un autre, très
mystique, qu'un ami de H.-P.B. avait composé pour elle et
qu'elle mettait sur son papier à lettres ; M. Tudor Harton
en grava le bloc. Un peu plus tard, M. Judge et moi, aidés
par d'autres, nous préparâmes un insigne de membre composé
d'un serpent enroulé sur un Tau égyptien. J'en fis faire deux
pour H.-P.B. et moi, mais ils finirent par être donnés à des
amis. On a repris le joli et suggestif symbole récemment en
Amérique. Mais le peu qu'il y eut jamais de secret dans la Société
— aussi peu et moins encore que n'en garde un franc-maçon —
disparut après une courte période de nos jours d'enfance.
En 1889, on en fit l'élément principal de la Société Ésotérique
que j'instituai pour H.-P.B. et, je le dis à regret, avec
autant de mauvais résultats que de bons.
[1] Tiré de « Histoire authentique
de la Société Théosophique » par son président fondateur
H.-S. Olcott – Traduit de l’anglais par La Vieuville
– Livre 1 - Chapitre IX, Page 128 et suivantes - Publications
Théosophiques Paris 1907 – Titre original « Old
diary leaves »
[2] « sans (fixer
de) jour ». Renvoyer un procès sine
die, c'est le renvoyer dans un futur hypothétique,
sans fixer de date.
[3] Traduction littérale : A des
résultats grandioses par des voies étroites. Cette locution
est le mot de passe des conjurés au quatrième acte d'Hernani,
de V. Hugo. Nous ignorons si ce dernier l’emprunta à
un auteur antique…
[4] Liste de propositions émanant de
l'autorité ecclésiastique
[5] Laisser les choses dans l'état
actuel — de « statu quo ante »
qui signifie littéralement: « la situation (où l'on était)
auparavant ». |