René Guénon
et
le Bouddhisme Ésotérique |
l peut être opportun de rappeler ici que, si des orientalistes
de formation occidentale (nullement préoccupés de donner
raison ou tort à Mme Blavatsky) confirment l'exposé de
cette dernière sur une notion-clef, plusieurs représentants
indigènes l'ont fait également sans ambiguïté pour sa Doctrine
Théosophique dans son ensemble.
Ce constat n'est pas inutile lorsqu'on se souvient en
quels termes René Guénon prétendait prononcer un
jugement définitif à l'égard de cette Doctrine et de son
initiatrice :
« Quant aux doctrines
proprement orientales, Mme Blavatsky n'a connu
du Brahmanisme et même du Bouddhisme que ce que
tout le monde peut en connaître, et encore n'y
a-t-elle pas compris grand chose, comme le prouve
les théories qu'elle leur prête, et aussi les
contresens qu'elle commet à chaque instant dans
les termes sanscrits...
« Nous ajouterons
encore un mot en ce qui concerne les textes tibétains
soi-disant très secrets que Mme Blavatsky a cités
dans ses ouvrages, notamment les fameuses Stances
de Dzyan, incorporées dans la Doctrine
Secrète et la Voix
du Silence.
« Ces
textes contiennent bien des passages qui sont
manifestement « interpolés » ou même
inventés de toutes pièces, et d'autres qui
ont été tout
au moins « arrangés » pour les accommoder
aux idées théosophistes; quant à leur parties
authentiques, elles sont tout simplement empruntées à une
traduction de fragments du Kandjur et
du Tandjur, publiés
en 1836, dans le vingtième volume des Asiatic
Reasearches de Calcutta, par Alexandre Csoma
De Körös[1]. » (Théos. p. 96-97). |
Voilà donc expédiée la question
des sources
de la Doctrine elle-même : UNE
IMPOSTURE...
Tel n'était pas l'avis, ainsi que nous l'avons déjà signalé,
du Lama Kasi Dawa Samdup. Érudit et initié de l'école Kargyutpa,
du « Bouddhisme du Nord », Lama Kawi Dawa Samdup
dicta notamment en grande partie les explications et les
notes données en introduction de la première publication
occidentale du Bardo Thôdol.
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Le Docteur
Walter Yeeling Evans-Wentz (1878-1965) en robe tibétaine,
tenant une copie du Bardo-Thödol devant le Monastère
Ghoom à
Darjeling en 1955.
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Ce « Livre des morts tibétain »,
comme on l'a un peu improprement appelé, est l'un des textes
sacrés fondamentaux du Bouddhisme
Mahayana, ou voie du « Grand
Véhicule » (ou « Grande
Perfection » par opposition à la voie « Hinnayana »,
ou « Petite Perfection »,
proposée plus particulièrement par le Bouddhisme du Sud).
Le Dr W.Y. Evans-Wentz, éditeur et co-traducteur, reconnaît
devoir au Lama Samdup une aide précieuse pour la pénétration
de cette doctrine. Il précise que cette collaboration répondait
au vœu du propre Guru (Maître)
du Lama. Celui-ci qui tenait
en effet à ce que son école ne voit pas sa pensée irrémédiablement
déformée par une première traduction erronée en langue
anglaise. Le texte est donc présenté comme suit :
Bardo-Thödol — Le
Livre des morts tibétain ou les
expériences
d'après
la mort dans le plan du Bardo — suivant la
version anglaise du Lama Kasi Dawa Samdup, éditée
par le Dr Walter Yeeling Evans-Wentz, M.A., D. Litt.,
B. SC. du Jesus College d'Oxford. (traduction
française de Marguerite La Fuente, précédé d'une
préface de M. J. Bacot, suivi de Carl Gustave
JUNG [2] Commentaire
Psychologique du "Bardo-Thodol",
Paris, Librairie d'Amérique
et d'Orient - Adrien Maisonneuve, 1933).
On trouve dans l'introduction de cet ouvrage, à propos
des œuvres de Mme Blavatsky et de leur enseignement, la
remarque suivante, dans une note du
Dr Evans-Wentz, dont
il semble opportun de redonner ici une citation plus étendue :
« En regard de
la signification ésotérique des quarante neuf
jours du Bardo, comparer : La Doctrine secrète,
de H.P. Blavatsky, Londres, 1888,
p. 238, 411, 617, 627-28.
« Le
Lama Kasi Dawa Samdup considérait, en dépit
des critiques dirigées contre ses ouvrages,
que H. P. Blavatsky devait incontestablement
avoir reçu
un enseignement lamaïque élevé, ainsi qu'elle
le prétendait. » (Op. cit.,
note 1, p. 6 — C’est nous qui soulignons). |
Les parties de la Doctrine
Secrète référencées ont trait à la
Doctrine des sept fois Sept Globes planétaires, Sept fois
Sept Chaînes et Sept Races humaines dont la description
constitue l'apport le plus original de la Théosophie à la
Métaphysique, fondant l'idée d'évolution cosmique de la
Conscience.
Cet exposé fut pourtant jugé par René Guénon et
consorts comme le fruit de l'imagination de Mme Blavatsky,
mêlé à un
salmigondis superficiel de doctrines hindouistes abâtardies
et mal assimilées.
Pour René Guénon, la notion même d' « évolution » est
absolument étrangère à toute doctrine orientale (même celle
du Bouddhisme, qu'il ne connaît pas). Ces développements « évolutionnistes » ne
seraient qu'un emprunt de Mme Blavatsky aux doctrines de
Darwin !...
M. Evans-Wentz apporte quant à lui une précision qui confirme
H.P.B. dans ses affirmations d’avoir eu accès à une Doctrine
inconnue des orientalistes, cela à l'époque où nul occidental
n'avait encore voyagé au Tibet :
« De même le Bouddhisme
du Nord, dont le symbolisme est si vivant, a été condamné par
le Bouddhisme du Sud, pour avoir prétendu être
le gardien de la Doctrine ésotérique transmise
oralement de générations en générations par des
initiés depuis le Bouddha. »
|
Et plus loin :
« Les lamas admettent
que le Ti-Pitaka (les Trois corbeilles de la
Loi) sont, ainsi que le disent les Bouddhistes
du Sud, les paroles écrites de la doctrine des
anciens : le Thera Vâda; mais ils prétendent
que les Pitakas ne contiennent pas toutes les
Paroles, et qu'il y manque beaucoup des enseignements
yoguiques du Bouddha, enseignements transmis ésotériquement
jusqu'à aujourd'hui. Le Bouddhisme ésotérique,
ainsi qu'on l'a appelé à tort ou à raison, semble
avoir été transmis principalement « de bouche à oreilles » et
suivant les doctrines de ce genre selon une règle
orale et établie de Guru à Shishya. [disciple] »
(Op.
cit., p. 4). |
On pourra comparer cet ensemble à la déclaration suivante
de René Guénon, dont il faut admirer ici encore
l'aplomb dans l'incompétence :
« En effet, la
vérité est qu'il n'y eut jamais de « Bouddhisme ésotérique » authentique ;
si l'on veut trouver de l'ésotérisme, ce n'est
point là qu'il faut s'adresser, car le Bouddhisme
fut essentiellement, à ses origines, une doctrine
populaire servant d'appui théorique à un mouvement
social à tendance égalitaire ».
(Théos.,
p. 105). |
Sans commentaire...
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Daisetz Teitaro Suzuki
en 1960
(1870-1966)
Courtesy of the Library
of Congress
|
Sinon peut-être pour observer qu'il
est assez plaisant de voir la mauvaise foi ou l'ignorance
conduire pareil auteur à s'adonner à l'analyse marxiste.
Mais que ne ferait pas René Guénon pour sauver
une tradition aussi noble que celle des Brahmanes brûleurs
de veuves, de l'altération néo-spiritualiste (qui est ici
le registre du Bouddhisme…) ?
Qui pouvait encore, sinon lui, en cet Entre-deux guerres
pourtant si fécond en idées « élitistes », comprendre
la « Tradition vraie » ?
Nous retiendrons qu'à la compétence improvisée par le
parti-pris, s'oppose celle, autrement plus fiable, d'un
représentant authentique de la Tradition Kargyudpa ainsi
que de l'éminent tibétologue W. Y. Evans-Wentz.
Rappelons enfin que plus récemment, un représentant éminent
du Bouddhisme Zen D.T. Suzuki,
confirmait cette appréciation :
« La Voix du Silence est
la véritable Doctrine Mahâyanâ. Il
ne fait aucun doute que Mme Blavatsky a été initiée,
d'une manière ou d'une autre, à l'aspect le plus
profond des enseignements du Mahâyâna et qu'elle
a ensuite révélé ce qu'elle a jugé sage de donner
au monde occidental sous le nom de Théosophie.
« Il
est vrai que certaines choses ont été ajoutées
et d'autres retranchées de la pure Doctrine
mahayana en fonction de l'étendue de sa connaissance
et de son jugement. » (D.T. Suzuki, Eastern
Buddhist (Old Series)
V, p. 376. Loc cit. in
B. A. T., p.224). |
D.T. Suzuki ajoute que :
« le Mouvement
Théosophique a fait connaître au grand public
les doctrines essentielles du Bouddhisme Mâhayâna
et l'intérêt qui se développe maintenant pour
celui-ci en Occident a certainement été soutenu
par la connaissance de la Théosophie… »
(Idem.) |
Ceci devrait pouvoir constituer une réponse à la
sanction que René Guénon croyait définitive.

[1] Le
savant hongrois Alexandre Csoma de
Körös,
auteur d'un dictionnaire et d'une grammaire du tibétain
classique, est le fondateur des études tibétaines
en Europe. Son œuvre fut poursuivie par le premier tibétologue
français, Philippe-Édouard Foucaux (1811-1894). (Cette
note est ajouté par nous et n'appartient pas au texte de
R. Guénon)
[2] Le
Bardo-Thodol est un livre qui a pour fonction d'instruire...
Je ne pense pas qu'il y ait de meileurs moyens de m'acquitter
de ma dette à l'égard des deux premiers traducteurs
du Bardo-Thodol, le regretté Lama Kazi Dawa-Samdup
et M. Evans-Wentz, ni de les remercier, que de m'efforcer
de faciliter à l'esprit occidental la compréhension
des idées et de la problématique grandioses
de cette oeuvre, par un commentaire psychologique...
Je suis sûr que quiconque lira ce livre l'esprit
ouvert et s'en laissera pénétrer sans prévention,
s'en trouvera enrichi... — Extrait
de la préface
de Carl Gustav
Jung au Bardo-Thödol
Sommaire de l'ouvrage :
Livre I :
Le Chikhai Bardo et le Chonyid Bardo. — Obéissances — Introduction. — 1ère
partie : Le Bardo du moment de la mort — 2ème
partie : Le Bardo de l'expérience de la réalité.
Livre II : Le Sidpa Bardo. — 1ère
partie : Le Monde d'après la Mort. — 2ème
partie : Le Procédé de la
Renaissance.
Appendice : I.
Invocation aux Bouddhas et Bodhisattvas. — II. Le sentier
des bons souhaits pour être sauvé du
dangereux passage étroit dans le
Bardo. — III. Les paroles fondamentales
des six Bardos. — IV. Le sentier
des bons souhaits qui protège de
la peur dans le Bardo. — V. Le colophon
Addenda : I.
Yoga. — II. Tantrisme. — III.
Les Mantras ou Paroles de force. — IV.
Le Guru et le Shyshia (ou Chela) el les
initiations. — V. La réalité. — VI.
Le Bouddhisme du Nord et du Sud et le Christianisme. — VII.
Le jugement chrétien médiéval. — Texte
abrégé de l'avant-propos
de l'édition anglaise par Sir John
Woodroffe (A. Avalon). — Commentaire
psychologique du "Bardo-Thodol".
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