Giordano Bruno l’homme « ivre de Dieu »

Giordano Bruno
(1548-1600)

Alfred Fouillée (1838-1912) figure encore dans les manuels d’histoire de la philosophie. Hormis quelques thésards, personne ne le lit plus ; pas même son œuvre majeure : « L’Avenir de la métaphysique fondée sur l’expérience ». Son épouse n’a guère plus de chance : on ne connaît même pas son prénom ; elle est, selon les usages de l’époque, Madame Alfred Fouillée. Mme Fouillée a pourtant publié, en 1877, l’un de nos plus immenses succès de librairie, « Le Tour de la France par deux enfants ». Mais cette discrète personne avait choisi de placer ce monument pédagogique, patriotique et laïque sous un étendard militant. Elle signa son livre : G. Bruno. Un pseudonyme en forme de manifeste anticlérical. En 1877, le bûcher de Giordano Bruno flambait encore.

Il brûlait toujours en 1929 lorsque Mussolini et Pie XI négociaient la normalisation des relations entre l’Eglise catholique et l’Italie fasciste. Le cardinal Gaspari, le secrétaire d’Etat du pape, veut qu’on détruise la statue de Bruno érigée en 1889 sur Campo dei Fiori, le lieu de son supplice. Le Duce refuse et les accords de Latran épargneront Bruno. Mais par revanche, le Vatican, en 1930, canonise le cardinal Bellarmin qui condamna à mort le philosophe. On n’a pas fini de se battre autour de cette affaire vieille de quatre siècles. Tout récemment encore, la semi-réhabilitation de Galilée, si l’on en croit l’ouvrage publié sous la direction du cardinal Poupard, a donné au Vatican l’occasion de rappeler que « la condamnation pour hérésie [de Bruno], indépendamment du jugement qu’on veuille porter sur la peine capitale qui lui fut imposée, se présente comme pleinement motivée » puisque sa défense et illustration des théories de Copernic « ne prête aucun intérêt aux raisons scientifiques ». Bruno pouvait brûler en toute légitimité puisque la science, rétrospectivement, lui a donné tort. On a compris à ces quelques exemples que Giordano Bruno n’est plus, et depuis longtemps, un philosophe, un cosmologue ou un écrivain : c’est un symbole. Sa figure et sa mort ont dévoré sa vie et son oeuvre. Sans le lire, on le consacre héros de la pensée et de la modernité, selon cette étrange logique qui voudrait lier l’étendue d’un génie à la force de la répression qui s’exerce contre lui. Ce militantisme paresseux a quelques excuses : lire Bruno n’est pas toujours une partie de plaisir. Ses dons littéraires ne sont pas en cause, mais nos propres manques : Giordano Bruno est un métaphysicien de la Renaissance. Il manie des concepts qui ne nous sont pas toujours familiers et il le fait dans des formes rhétoriques et dans des systèmes de références qui ne sont plus les nôtres. Ne regrettons pas trop cette obscurité : les contemporains de Bruno, déjà, se repéraient à la chandelle dans le labyrinthe de ses écrits et de ses prédications, et souvent s’y perdaient. Était-il catholique déviant, luthérien, calviniste ou bien athée ? hérétique ou païen ? Admirateur d’Erasme ou adversaire acharné des humanistes ?

Il y a au moins trois raisons pour que la réponse de Bruno à ces questions ne soit pas claire. La première est qu’il cherche : il essaie, il expérimente, il rejette, il intègre, il exclut. Il est l’homme des hypothèses et des spéculations. Mais comme, dans le même temps, il est doté d’un tempérament impétueux, d’un caractère de cochon (il aime les injures zoologiques) et d’un orgueil démesuré, ce grand ami de la sagesse donne souvent l’impression de se quereller avec ses propres idées, ou du moins avec celles qu’il professait la veille encore. L’unité spirituelle de Bruno est moins à chercher dans tel ou tel aspect de sa pensée que dans cette extraordinaire volonté de s’arracher à la tradition qui subordonnait la philosophie à la théologie. De quoi, en effet, finir sur un fagot.

La seconde raison de sa relative obscurité, c’est la prudence. Bruno ne se sentait aucune appétence pour le martyre. Il récriminait et polémiquait, certes, et comme il était d’usage de le faire en son temps : en traitant ses adversaires d’ânes, de scorpions, de porcs et de vipères. Il condamnait en bloc les grammairiens, les dialecticiens, les versificateurs et, aussi, « la nouvelle peste », les réformés, « monstres d’ignorance, d’homosexualité, de délinquance et de bestialité ». S’il avait possédé un peu de pouvoir, il les eût envoyés se faire pendre, griller ou décapiter ; c’était le discours de l’époque . Après Hus à Prague, Dolet à Paris, Servet à Genève : les intellectuels jouaient leur tête. Raison de plus pour masquer le fond de ses opinions et croyances quand le lieu ne se prête pas à leur franche exposition. Bruno adore livrer ces combats singuliers, ces joutes métaphysiques qui sont à la noblesse de l’esprit ce que les tournois sont aux chevaliers. Mais il a soin de se protéger par une solide et opaque armure scolastique.

L’art de dire, enfin, ne se sépare jamais chez lui d’un art de taire. La vérité ne se délivre pas sans précaution au vulgaire et il convient de savoir rompre l’os si l’on veut goûter la moelle. L’hermétisme est une pédagogie de la connaissance. Le précurseur de Spinoza est aussi un héritier des kabalistes et de la gnose. Il verse souvent son vin nouveau dans de vieilles outres. Il jongle avec l’occulte aussi savamment qu’avec le réel ; il y a toujours chez lui un peu de magie dans la médecine, un peu d’astrologie dans la mécanique céleste et pas mal de fantastique dans l’exercice de la raison. Le penseur moderne de l’infinité de l’Univers et de l’immortalité de la matière avait aussi un pied au Moyen Age. C’est ce grand écart, ce décentrement constant qui font le charme et la grandeur de la Renaissance finissante et baroque. On y manie avec la même fougue l’esprit critique le plus fin et les prédictions apocalyptiques, les mathématiques et la divination. Ou encore, comme Bruno, la philosophie la plus audacieuse et l’exposé virtuose des techniques de la mémoire, héritées de Raymond Lulle et de Pierre de Ravenne.

Pour se promener dans l’œuvre de Bruno avec quelque profit, il est donc utile d’avoir un guide. Bertrand Levergeois est le plus savant qui soit. Nous lui devons déjà la traduction et la présentation de trois livres importants du dominicain (défroqué) de Nola : « L’Infini, l’univers et les mondes », « L’Expulsion de la bête triomphante » et « La Cabale du cheval Pégase », dans des éditions honorables. Bertrand Levergeois circule dans la philosophie de la Renaissance comme s’il y était né. Au point parfois d’oublier les pauvres lecteurs qui ont le malheur de voir le jour quatre siècles plus tard. C’est un guide mais qui marche parfois si vite dans des ruelles qu’il connaît si bien qu’il en égarera plus d’un. Il a, bien sûr, raison de réagir contre la « brunomanie » dominante et de préférer l’exposé avéré de la vie et de la pensée de Bruno aux légendes orientées qui courent depuis son exécution. Avec lui, nous ne risquons pas de rêver. Un oeil sur le livre et l’autre sur d’épais manuels d’histoire de la philosophie, nous sommes sommés de comprendre les antécédents, les substrats et les enjeux de querelles sur l’immanence divine ou sur l’homogénéité ontologique auxquelles les carences de notre enseignement en matière de scolastique et de coupures de cheveux en quatre nous ont mal préparé.

Il aurait fallu, quitte à sacrifier quelques précieux détails, tracer des perspectives, décrire des stratégies, mesurer des enjeux intellectuels, sociaux et politiques, problématiser, donner des exemples ; bref nous faire les spectateurs et les complices de l’intelligence d’une démarche et des vicissitudes d’un destin. Giordano Bruno est un penseur immense et compliqué ; il est légitime de ne pas le réduire, mais c’est mauvaise tactique que d’abandonner à d’autres, moins savants ou moins scrupuleux, le soin de le faire connaître et comprendre.

Bertrand Levergeois, heureusement, ne s’est pas toujours replié derrière les hautes et grises murailles de la science et du patois universitaires. Son amour pour Bruno est trop vif pour le faire se tenir dans les limites du cours magistral. Et la vie de Bruno est trop aventureuse aussi. Il y a donc dans ce livre bien des pages réussies. On y sent enfin souffler des tempêtes, se fracasser des idées, se creuser des gouffres. Le petit moine de Nola, cet « oiselet d’Italien » comme on l’appelait à la cour d’Henri III, y apparaît dans toute sa hargne, ses vertiges et sa grandeur tragique. Errant à travers une Europe de tous les dangers, chassé de partout, excommunié à Rome, à Genève et à Wittenberg, renvoyé à Oxford, menacé à Paris, trahi à Venise, torturé dans les geôles du pape. Autour de lui, après le beau printemps de la Renaissance, un continent en proie aux guerres intestines, à la peur, à la peste et qui semble reculer devant l’avenir qui s’offre à lui. En lui, une véritable folie de comprendre le monde et son pourquoi et de se forger des armes pour y parvenir.

C’est Joyce, évoquant Bruno dans un article du Daily Express de Dublin, en 1903, qui écrivait : « L’homme ivre de Dieu, ce n’est pas Spinoza mais Bruno. Plus que Bacon ou que Descartes, nous devons le considérer comme le père de la philosophie moderne. »

Pierre Lepape (© Le Monde – 02 Juin 1995)

 

GIORDANO BRUNO
Levergeois Bertrand | Éditions Fayard | 170.00 FRF / 25.92 Euros

Le 17 février 1600, Giordano Bruno meurt sur le bûcher de l’Inquisition. Au lendemain des guerres de Religion, en pleine Contre-Réforme, l’Eglise de Rome ne lui pardonne pas son insoumission. Bruno hérétique ? Dominicain de formation, il rompt avec son ordre et quitte l’Italie. A Genève, il s’oppose aux calvinistes qui l’excommunient. A Paris, son art de la mémoire séduit Henri III qui le protège. En Angleterre, il scandalise les docteurs d’Oxford et les puritains. Une troisième fois, il est excommunié par les luthériens allemands. Irrécupérable pour son temps, Bruno marque un tournant dans l’histoire de la pensée occdientale et s’impose comme l’un des plus importants philosophes du XVIe siècle. Ce ” chevalier errant du savoir ” s’inspire aussi bien de Saint Thomas d’Aquin, de Nicolas de Cues que de Ficin. Pourfendeur d’Aristote, il pose, à partir de Copernic, l’existence d’un univers infini, peuplé de mondes innombrables. Paradoxalement, il prône une déchristianisation en soutenant le pouvoir et les intérêts de l’Eglise catholique. Anti-humaniste, il s’insurge contre les grammairiens et leur prétention à la vérité. Poète, il se fait peintre. Des mathématiques à la magie en passant par la colonisation de l’Amérique, il remet en question tout ce qui semble acquis. Exilé, isolé et sans cesse dissident, cet ” académicien de nulle académie ” est longtemps resté prisonnier de ses mythes : Bruno l’athée, l’espion ou le moderne. Contrairement à Galilée, il est toujours rejeté par l’Eglise de Rome.

Table des matières:
L`apprentissage de l`exil. Nola : l`horizon de l`enfance. Naples : les premiers maîtres. Frère Giordano : le dominicain. La rupture. Genève : l`excommunication calviniste. Toulouse : le maître de philosophie. La voie royale. Le Coup de théâtre : Bruno écrivain. La métamorphose de la mémoire : de Circé à Lulle. Un splendide isolement. Londres-Oxford-Londres. Un souper de trop : Bruno copernicien. Les visages de l`Un : le repli offensif. L`infini et les mondes : la parole en péril. La déchristianisation : le grand virage. Au pays des ânes : les vertus de l`ignorance. La connaissance héroïque : Bruno furieux. La fuite en avant. Retour à Paris : l`affaire Morente. Les années allemandes : l`excommunication luthérienne. La magie : une politique de l`amour. Les poèmes de Francfort : une volonté de synthèse. La trahison de Mocenigo : le procès vénitien. Le choix du bûcher : le procès romain. La ” brunomanie “.

DES FUREURS HÉROÏQUES
Bruno Giordano | Éditions Les Belles Lettres | 170.00 FRF / 25.92 Euros ou  295.00 FRF / 44.97 Euros

Apparemment, il s’agit d’un « simple » recueil de poèmes et de devises, commentés sous forme de dialogues. Le sujet, toujours en apparence en est la casuistique amoureuse, dans la lignée de Pétrarque et de Ficin. En réalité, il s’agit d’un ouvrage profond qui traduit l’itinéraire mystique de Bruno et révèle ses pensées.

DE L’INFINI, DE L’UNIVERS ET DES MONDES
Bruno Giordano | Éditions Berg International | 95.00 FRF / 14.48 Euros

« Giordano présente aujourd’hui au [lecteur] les semences choisies et bien ordonnées de sa philosophie morale, non pas pour qu’il les admire comme des nouveautés, ni ne les reconnaisse ni ne les comprenne comme telles, mais pour qu’il les examine, les considère et les juge, acceptant tout ce qu’il doit en accepter, excusant tout ce qu’il doit y excuser, défendant tout ce qu’il doit défendre contre les grimaces et le sourcil froncé des hypocrites, le nez et la dent des imbéciles, la lime et le sifflet des pédants. »
Giordano Bruno

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