La Doctrine du Karma selon René Guénon

 

Avant d’examiner la « mise au point » guénonienne à propos de la Doctrine du « Karman », on est en droit de se demander d’où l’on tient que cet auteur soit seul compétent sur cette question comme sur tant d’autresC’est lui-même qui prend la peine de l’affirmer dans les premières pages de son « maître livre », « l’Homme et son devenir selon le Vêdâna »…

« Ce n’est pas parce que la « Science sacrée » a été odieusement caricaturée, dans l’occident moderne, par des imposteurs plus ou moins conscients, qu’il faut s’abstenir d’en parler et paraître, sinon la nier, du moins l’ignorer; — bien au contraire, nous affirmons hautement, non seulement qu’elle existe, mais que c’est d’elle seule que nous entendons nous occuper. Ceux qui voudrons bien se reporter à ce que nous avons dit ailleurs des extravagances des occultistes et des théosophistes comprendront immédiatement que ce dont il s’agit est tout autre chose, et que ces gens sont à nos yeux que de simples « profanes », et même des profanes qui aggravent singulièrement leur cas en cherchant à se faire passer pour ce qu’ils ne sont point… »

(Op. cit., p. 10 — c’est nous qui soulignons)

René Guénon étant certainement « ce pour quoi il se fait passer », il faut par conséquent considérer d’abord sa propre compréhension de la « vraie Doctrine » du Karman.

Le Karman ou « Karma » (par francisation du terme) apparaît être une notion métaphysique fondamentale, nous semble-t-il, dans la question de L’Homme et de son devenir selon le Vêdânta… Dans cet ouvrage, René Guénon consacre à cette question du Karman très exactement 18 lignes, dispersées en 3 pages sur les 205 que comporte le corps de l’œuvre.

Il faut admirer l’économie de moyens…

Il convient donc de nous remettre d’abord en mémoire ce qu’il en disait dans un autre ouvrage : « Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion »… Il y rappelle d’abord dans un esprit critique que, selon Mme Blavatsky, le Karman est :

« …cette loi invisible et inconnue qui adapte avec sagesse, intelligence et équité, chaque effet à chaque cause, et qui, par cette dernière, arrive jusqu’à celui qui l’a produite. »

(Op. cit. p. 121).

Mme Blavatsky, rappelle-t-il, l’appelle « loi de rétribution » ; A.P.Sinnett, se fondant sur l’enseignement des « Mahatmas », la nomme « loi de la causalité éthique ».

Pour René Guénon tout ceci est évidemment faux :

« Dans cette conception théosophiste du « Karma », nous trouvons un excellent exemple de l’abus des termes sanscrits mal compris, que nous avons déjà signalés : le mot « karma », en effet, signifie tout simplement « action », et rien d’autre; il n’a jamais eu le sens de causalité (« cause » se dit en sanscrit « kârana »), et encore moins de cette causalité spéciale dont nous venons d’indiquer la nature. »

(Op. cit, p. 122).

La leçon est profonde, et l’on doit admirer ici encore la sobriété de la démonstration : nulle citation superflue des textes ne vient encombrer le verdict magistral.

Karma

Extrait du Lexique sanskrit-français de Gérard Huet basé sur le dictionnaire sanskrit-français de Stchoupak, Nitti et Renou, sur le « Sanskrit-English Dictionary » de Monier-Williams, sur le « Practical Sanskrit-English Dictionary » d’Apte et, in extenso, sur le remarquable lexique de Bergaigne, grand maître français des études sanskrites.
M. Gérard Huet est membre de l’Académie des Sciences et de l’Academia Europaea, Directeur de Recherche à INRIA.

Ainsi, pour René Guénon, la conception même de « causalité éthique » ou de « loi de rétribution » liée à la Doctrine de la réincarnation est occidentale, héritée, précise-t-il, de la doctrine spirite; Mme Blavatsky ayant simplement affublé celle-ci du terme oriental de « karma » par un emprunt abusif.

Et d’ajouter aussitôt :

« … l’exposé que nous venons de donner, si succinct qu’il soit, nous paraît suffisant [sic] pour montrer le peu de sérieux de la soi-disant doctrine théosophiste, et surtout pour établir qu’elle ne repose, malgré ses prétentions, sur aucune base traditionnelle véritable. »

(Id. p. 122).

René Guénon prétend en effet oblitérer complètement la notion d’« effet de l’acte », laquelle justifie entièrement l’acception théosophique du terme « karma ».

Lisons les seules lignes qu’il consacre au Karman dans le volume entier consacré à cette question du « Devenir » selon « le Vêdânta » :

« La première Mîmânsâ (une des six écoles classiques de la philosophie hindoue, les six Darshanas) est appelée Karma-Mîmânsâ ou Mîmânsâ pratique, c’est-à-dire concernant les actes, et plus particulièrement l’accomplissement des rites ; le mot Karma, en effet, a un double sens : au sens général, c’est l’action sous toutes ses formes ; au sens spécial et technique, c’est l’action rituelle, telle qu’elle est prescrite par le Vêda. Cette Mîmânsâ pratique a pour but, comme le dit le commentateur Somanâtha, de « déterminer d’une façon exacte et précise le sens des écritures », mais surtout en tant que celles-ci renferment des préceptes, et non sous le rapport de la connaissance pure ou Jnâna, laquelle est souvent mise en opposition avec Karma, ce qui correspond précisément à la distinction des deux Mîmânsâs.

« La seconde Mîmânsâ est définie plus loin comme celle de la « connaissance divine » (Brahma-Vidyâ) obtenue par la contemplation. »

(Op. cit., pp. 17-18).

Le second passage de l’ouvrage où le terme Karma apparaît donne donc le simple rappel du sens « action » en tant qu’un des deux aspects du « pouvoir » [Indriya] à côté de la connaissance [Jnanâ ou Bouddhi] (Cf. op. cit., p. 80).

Enfin, la dernière mention du Karma par René Guénon n’apporte rien de plus que ces précisions aussi sophistiquées que lacunaires :

« … sans la Connaissance, la Béatitude (Ananda) ne peut être obtenue. L’action (Karma, que ce mot soit d’ailleurs entendu dans son sens général, ou appliqué spécialement à l’accomplissement des rites) n’étant pas opposée à l’ignorance (Avidiyâ), elle ne peut l’éloigner. »

(Op. cit., p. 188).

Voilà donc tout ce que l’on pourra retirer de René Guénon sur le sens du « Karma » et voilà la fécondité qui l’autorise à accabler de sarcasmes le discours théosophique[1] (entre autres).

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[1] Le terme Karma est cité 223 fois dans la seule Doctrine Secrète. Voici la définition qui en est donné dans le Glossaire Théosophique :

KARMA (sans.). Physiquement, une action ; métaphysiquement, la LOI DE RÉTRIBUTION, la loi de cause et d’effet ou de causation éthique. Némésis, en un sens seulement, celui de mauvais karma. C’est le onzième nidâna dans l’enchaînement des causes et effets du Bouddhisme orthodoxe ; c’est cependant le pouvoir qui contrôle toutes choses, le résultat de l’action morale, le samskâra métaphysique, ou l’effet moral d’un acte accompli pour atteindre quelque chose qui satisfasse un désir personnel. Il y a le karma de mérite et le karma de démérite. Karma ne punit ni ne récompense, il est seulement la loi universelle unique qui guide infailliblement, et, pour ainsi dire, aveuglément toutes les autres lois produisant certains effets tout au long des ornières de leurs causations respectives. Lorsque le Bouddhisme enseigne que « karma est le noyau moral (de tout être) qui seul survit à la mort et qui continue en transmigration » ou réincarnation, il veut simplement dire qu’il ne reste rien, après chaque personnalité, sauf les causes qu’elle a produites, causes qui ne meurent pas, c’est-à-dire, qui ne peuvent être éliminées de l’univers jusqu’à ce qu’elles soient remplacées par leurs justes effets, et effacées par eux, pour ainsi dire, et de telles causes, à moins qu’elles n’aient été compensées durant la vie de celui qui les a produites par des effets proportionnés, suivront l’égo réincarné et l’atteindront dans les incarnations suivantes jusqu’à ce qu’une harmonie entre les effets et les causes soit pleinement rétablie. Aucune « personnalité » – simple amas d’atomes matériels et de caractéristiques instinctives et mentales – ne peut naturellement continuer, comme telle, dans le monde du pur esprit. Il n’y a que ce qui est immortel dans sa nature correspondant au buddhi-même, et divin en essence, à savoir, l’Ego, qui peut exister pour toujours. Et comme c’est cet égo qui choisit la personnalité qu’il animera, après chaque Devachan, et qui recevra, par l’entremise de ces personnalités, les effets de causes karmiques produites, c’est donc lui, cet égo, le soi, qui est le « noyau moral » dont il est question et qui incarne le karma « qui seul survit à la mort ».