La visionnaire

 

Helena à Londres
H. P. Blavatsky à 46 ans
en 1877 (Londres)

Objet d’incessantes polémiques, accusée tantôt d’être une praticienne de magie noire, — les Mahatmas aussi furent accusés d’être des « sorciers » !… —, tantôt un médium sans scrupules, dans tous les cas un imposteur, rejetée par ceux-là même qui se targuaient d’Occultisme par crainte de la « concurrence » qu’elle représentait pour leur orgueil, Helena Blavatsky connut donc, un siècle plus tard, la réputation que l’ignorance de ses contemporains avait réservée à Cagliostro, le cachot et les tortures physiques en moins.

Elle s’éteignit à Londres, le 8 mai 1891 emportant en elle ce qui, selon Platon, constitue un préjudice plus grave que celui d’être condamné à mort pour ses idées : la calomnie publique.

Après sa mort on retrouva sur son bureau un papier portant inscrite une phrase qui peut être considérée comme un bref testament :

« Ceci est le Chemin, escarpé et épineux, environné de toutes sortes de périls, mais c’est le Chemin ; il mène au Cœur de l’Univers.

« Je peux vous dire comment trouver Ceux qui vous montreront la Porte secrète qui, seule, conduit à l’intérieur…

« Pour ceux qui vont plus avant, la récompense est indicible : le pouvoir de bénir et de sauver l’Humanité.

Pour ceux qui échouent, il y a d’autres vies lors desquelles le succès peut survenir ».[1]

 

Mais la calomnie, pour dure qu’elle fût, ne vint pas de tous. Dans les décennies qui suivirent sa mort, l’influence d’Helena P. Blavatsky sur la Philosophie Ésotérique alla grandissant.

Son livre, « La Doctrine secrète », divulgue pour la première fois trois aspects d’une Philosophie ésotérique entièrement originale :

1° Les « Stances de Dzyan »

Un extrait d’un Commentaire secret du Kandjur, le canon bouddhiste officiel, rédigé dans un langage symbolique archaïque : le Senzar. Ce Tantra associe l’étude des origines de l’Homme et du Cosmos. Il se présente comme la « Tradition orale de Shambhala », l’un des lieux mythiques correspondant à la « demeure » spirituelle du Bouddha, le nom étant emprunté à l’un des royaumes mythiques de l’antique terre de « l’Aryavarta », au nord de l’Inde.

L’étude entreprise par le tibétologue David Reigle, autour des énigmatiques « Stances de Dzyan » et de la Tradition de « Shambhala », permet aujourd’hui de relier les sources de l’Enseignement transmis par Mme Blavatsky à une école du Kalachakra Tantra, d’accès aussi restreint que peu orthodoxe, selon les interprétations de l’école « hérétique » Jonangpa. Ce Tantra fait, en effet, un exposé totalement inédit du thème de la Cosmogénèse. (Voir « Authenticité des Sources de la Doctrine Secrète »)

Dans « La Doctrine secrète », Mme Blavatsky relie ces données de Cosmogonie et d’Histoire Occulte de l’Humanité avec celles de la Science de son temps, notamment la théorie darwinienne de l’évolution.

2° La « constitution occulte de l’homme ».

Il s’agit de l’anatomie occulte de l’être humain, révélant les liens énergétiques qui unissent le corps physique au psychisme, au mental et à l’Esprit Infini. Ces enseignements, tirés du Bouddhisme ésotérique, donnent une description des différents états de conscience que l’on connaît dans la vie comme dans la mort.

C’est dans ce contexte que le concept de Karma est exposé pour la première fois en Occident.

3° Le Symbolisme universel.

S’ajoutent les développements d’H.P.B. sur le Symbolisme, l’ensemble de la Doctrine pouvant être résumé en sept points reliant la Cosmogénèse à l’Homme, en intégrant leurs liens, qui constituent les Lois universelles fondamentales.

Ce texte, joint à d’autres écrits d’Helena Blavatsky, va influencer tout la Philosophie spiritualiste occidentale, en amont de carrières philosophiques comme de celles de Rudolf Steiner et de Krishnamurti, tous deux Théosophes avant la création de leur propre système.

Mais cette influence, d’après les remarquables recherches effectuées par Mrs Sylvia Cranston, se remarquera surtout chez les créateurs, ceux qui vont opérer la révolution des Arts plastiques, comme les Nabis autour deGauguin, également P. Klee, V. Kandinsky, P. Mondrian, Malevitch ; ils disent, voire écrivent, l’inspiration qu’ils doivent à Helena Blavatsky. Leur tentative de « désengagement » des formes de la matière pour atteindre à « l’essence du monde Idéal », clef de leur œuvre, a pour origine les écrits Théosophiques.

Mme Blavatsky se rencontre aussi, assez directement, au détour des pages d’écrivains de premier plan. Son influence sur la littérature anglo-saxonne s’avère considérable, notamment à travers le mouvement de la « Renaissance irlandaise » :

  • William Buttler Yeats, Prix Nobel de Littérature (1921), l’un des plus grands poètes lyriques anglais, est catégorique : « la Société Théosophique a fait plus pour la littérature irlandaise que Trinity College en trois siècles. » Pour lui, Mme Blavatsky — dont il a fréquenté le cercle privé, à Londres — était « un point d’interrogation… merveilleux à tous points de vue ».
  • T. S. Eliot, lorsqu’il écrira son poème fameux « the Waste Land », s’adonnera à l’étude de la Théosophie.
  • D. H. Lawrence lira avec conviction « Isis Dévoilée » et« La Doctrine Secrète ».
  • James Joyce aura également des contacts étroits avec la Théosophie et trouvera certaines de ses sources dans « Isis dévoilée », notamment le fondement de sa croyance en la réincarnation et au Karma.
  • Henri Miller citera « La Doctrine Secrète » dans son ouvrage « les Livres dans ma vie ». Miller aura même une étrange expérience, qu’il appellera sa « conversion » philosophique, où il aura d’H.P.B. « une vision aussi complète que si elle s’était trouvée dans la pièce. »
Albert Einstein, le scientifique (Prix Nobel de Physique en 1921) et Rabindranath Tagore, le poète mystique (Prix Nobel de Littérature en 1913)

Mme Blavatsky exercera également une influence moins connue sur le plus profond génie du XXe siècle : Albert Einstein. D’après un témoignage de sa nièce — qui se présenta dans les années 60 au Centre d’Adyar en précisant qu’elle ignorait tout de la Théosophie, et de la Société, mais qu’elle voulait absolument connaître cet endroit — il fut un lecteur assidu de « La Doctrine Secrète », le livre se trouvant souvent sur sa table de travail. Sans doute Einstein avait-il découvert cette œuvre par ses échanges avec l’astronome et physicien théosophe Gustav Strömberg.

Notons que, parmi les lecteurs assidus ont également figuré le physicien Gustav Strömberg, l’astrophysicien Hubble et le Prix Nobel de physique Robert Millikan.

Aujourd’hui, contrairement à l’idée que certains esprits se font, en Europe, du caractère obsolète de l’Œuvre de Mme Blavatsky, des chercheurs de haut niveau continuent de s’y référer aux États-Unis et d’en confirmer la fonction inspiratrice. Le livre est toujours autant prisé de chercheurs appartenant au Californian Institute of Technology et au célèbre Massachusetts Institute of Technology, où Mrs Cranston a constaté que des professeurs et étudiants en chimie établissent des projets pour effectuer des recherches sur les enseignements de « La Doctrine secrète » en rapport avec leur discipline.

Dans le domaine de la biophysique, le Dr. Ruppert Sheldrake, lui-même lecteur convaincu du maître-livre d’H.P.B., soutient la thèse révolutionnaire des « champs morphogénétiques », lesquels reprennent le concept théosophique du « moule éthérique » servant de matrice à l’expression des formes.

Mme Blavatsky disait, parlant en 1890 de « La Doctrine Secrète » :

« Ce n’est qu’au siècle prochain que les hommes commenceront à comprendre et à discuter ce livre avec intelligence »

Le présent lui donne raison…

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La biographie la plus documentée parue récemment en langue française est celle qu’a écrite en 1992 N. R. Nafarre « Helena Petrovna Blavatsky ou la Réponse du Sphinx » ; une deuxième édition, revue et augmentée, parut en 1995. C’est un magnifique travail de 669 pages, comprenant de nombreuses illustrations parmi lesquelles le portrait des deux Mahatmas, Instructeurs de la Théosophie, peint par Hermann Schmiechen en juin 1884.

En langue anglaise — et malheureusement non traduit en français — les lecteurs intéressés pourront sans conteste lire l’excellent ouvrage de Sylvia Cranston « The Extraordinary Life & Influence of Helena Petrovna Blavatsky » – 641 pages – Ed. G.P. Putnam’s Sons – 200 Madison av. New York NY 10016).


[1] William Kingsland, « The real H.P. Blavatsky », Londres – Ed. J.M. Watkins, 1928.