Comment « La Doctrine Secrète » fut-elle écrite ?

Ce fut en Europe — en France, en Angleterre et en Allemagne — où H.P. Blavatsky séjourna, de mars à octobre 1884, pour raison de santé, que commença la rédaction de « La Doctrine Secrète ».

En Allemagne, à Würzburg, au plus fort de la tourmente qui s’abattait sur elle (affaire du Rapport Hodgson), H.P. Blavatsly élabora la plus grande partie de son monumental ouvrage.

Couverture

Page de garde de la première édition
de la Doctrine Secrète,
parue à Londres en 1888

La Comtesse Wachtmeister, qui se tint près d’elle d’octobre 1885 aux dernières années de sa vie, fut le témoin quotidien de la rédaction de cette œuvre et la confidente des moments, si nombreux, de découragement.

Dans « La Doctrine secrète et Mme Blavatsky » (Éd. Adyar), Constance Wachtmeister donne de précieuses indications sur nombre de faits exceptionnels qui entourèrent ce travail d’écriture. Nous avons donc ici un témoignage authentique, d’une extraordinaire lucidité et sensibilité.

En fait, quant aux méthodes de rédaction, la Comtesse en était, en effet, le témoin stupéfait. Ce qui l’étonnait d’emblée était le débordement de références, de citations d’ouvrages rares qui envahissaient une fois de plus les manuscrits de Mme. Blavatsky. Celle-ci n’avait pourtant à sa disposition que les quelques « livres ordinaires » qu’elle avait pu emporter et elle n’avait pas de visiteurs auxquels on pût attri­buer l’origine de son discours.

De fait, lors d’une visite que lui fit le Dr. Hübbe-Schleiden, un Théosophe allemand, celui-ci constata qu’H.P. Blavatsky. ne disposait que d’à peine quelques livres, « pas une demi-douzaine » , et il dut lui procurer une Bible pour « contrôler » l’exactitude de quelques citations.

Quelques mois plus tard, à Ostende, sa nièce constata qu’elle continuait d’écrire « La Doctrine Secrète » en n’ayant à sa disposition que « quelques romans français achetés aux gares de chemin de fer et lus pendant le voyage et quelques numé­ros dépareillés de journaux russes et de revues. »

Cette fois, ses détracteurs, tel Coleman, se gardèrent bien d’entre­prendre la prétendue démonstration du « plagiat » des citations et du discours de « La Doctrine Secrète », comme ils le firent pour « Isis Dévoilée ». Ils parlèrent seulement d’extrapolations dénaturées du Kanjur et du Tanjur, les Commentaires exotériques de la Doctrine du Bouddhisme ti­bétain, publiés en 1836 dans le XXe volume des Asiatic Researches de Calcutta, par Alexandre Csoma de Körös.

Les visiteurs occasionnels étaient, en effet, confrontés à une étrange scène lorsqu’Helena Blavatsky était à sa table de travail. Ce fut notamment le cas du même Hübbe-Schleiden, qui la regarda achever une page sous ses yeux : il la vit écrire des phrases « comme si elle les copiait d’après un document placé devant elle, où je ne voyais d’ailleurs rien. »

Constance Wachtmeister apporta sur ce « phénomène » constant dont elle était le témoin, des indications qui confirmèrent celles qu’Olcott donna, vingt ans auparavant :

« Parfois, elle avait besoin de vérifier un passage de certain livre qui ne se trouvait qu’au Vatican et, parfois encore, de certain document dont seul le British Museum possédait une épreuve. Toutefois elle ne désirait qu’un contrôle […]. »

« Peu après mon arrivée à Würzburg, elle prit occasion de me de­mander si je connaissais une personne qui pourrait aller pour elle à la Bibliothèque Bodléïenne [Oxford]. Il se trouvait que je connaissais quel­qu’un à qui m’adresser et mon ami vérifia le passage qu’H.P.B. avait vu dans la Lumière astrale, avec le titre de l’ouvrage, le chapitre, la page et les dessins, le tout correctement noté. »

« De telles visions présentent souvent l’image de l’original renversée, comme on pourrait l’avoir dans un miroir, mais si les mots peuvent être lus aisément avec un peu de pratique […], il est beaucoup plus difficile d’éviter les méprises pour les dessins, or, c’était justement de dessins qu’il s’agissait dans cette circonstance. »

« Une fois, une tâche très malaisée me fut confiée : à savoir, de véri­fier un passage pris dans un manuscrit au Vatican. Ayant fait la connaissance d’un gentilhomme qui avait un parent au Vatican, je réus­sis, non sans quelque difficulté, à faire vérifier le passage. Deux mots étaient erronés, mais tout le reste était correct et, chose étrange, on m’in­forma que ces mots, étant très barbouillés, étaient difficiles à déchiffrer. »

            Et H.P.Blavatsky d’écrire à A.P. Sinnett :

« Je travaille beaucoup à ‘La Doctrine Secrète’. Les choses de New York recommencent, mais plus clairement et mieux. Je vais peut-être croire que cela pourra nous venger. Quels tableaux ! quels panoramas ! quelles scènes ! quels drames antédiluviens ! et tant d’autres choses ! ja­mais je n’ai mieux vu et entendu. » [1]

 Le plus surprenant, dans le processus qui se déroulait sous les yeux de Constance, était un phénomène proprement ahurissant dont elle eut l’occa­sion de constater la réalité à maintes reprises : « Souvent, de bonne heure le matin, je voyais sur sa table à écrire une feuille de papier portant des caractères inconnus de moi et tracés à l’encre rouge. Comme je lui demandais quelle était la signification de ces notes mystérieuses, elle me répondit qu’elles indiquaient son travail pour la journée. »

« Ces feuilles étaient des spécimens des messages « précipités » qui ont été le sujet de tant d’ardentes controverses au sein même de la Société Théosophique et, au dehors, de stupides et interminables railleries. »

Constance n’était pas la seule à pouvoir observer ce phénomène. Lors de sa visite, le Dr Hübbe-Schleiden eut également l’occasion de se rendre compte par lui-même que les assertions d’Olcott à propos de l’écriture nocturne d’ « Isis Dévoilée » se trouvaient, dix ans plus tard, confirmées sous ses propres yeux : « […] Je sais que j’ai vu très souvent l’écriture bien connue de K.H. (le Mahatma Koot Hoomi) employée en corrections et en annotations sur ses manuscrits, aussi bien que sur les livres qu’elle laissait par hasard sur son bureau et j’ai constaté ce fait principalement le matin, avant qu’elle eût commencé son travail. Je dormais sur le canapé du studio lorsqu’elle se retirait pour la nuit et ce canapé était à quelques mètres seulement de ma table. Je me rappelle fort bien mon étonnement, un matin en me levant, de trouver un grand nombre de feuilles de papier écolier couvertes de cette écriture au crayon bleu et posées sur son manuscrit. Comment ces feuilles étaient-elles venues là ? Je ne sais ; mais je ne les avais pas vues avant de me cou­cher et aucune personne n’était venue corporellement dans la chambre durant la nuit, car j’ai le sommeil très léger. » (Cf. Wachmeister. Constance. Ibidem). 

Un matin, le Dr Hübbe-Schleiden trouva le mot suivant qui lui était destiné :

« Si ceci peut être de quelque utilité et aider *** [le Dr. lui-même], quoique j’en doute, moi, l’humble soussigné Fakir, certifie que La Doctrine Secrète est dictée à [Nom donné à H.P.B.] en partie par moi-même et en partie par mon frère *** [le Maître K.H.] » (Cf. Wachmeister Constance. Ibidem). 

La signature du Mahatma Morya figurait au bas du message. Au recto de celui-ci se trouvait une attestation identique, signée du Maître Koot Hoomi.

De son côté H.P.Blavatsky déclarera dans une lettre au Colonel Olcott, en date du 21 octobre 1886, — à propos de ce qu’elle écrivait à cette époque : « Le tout a été donné par le “Vieux Gentleman” et par le Maître. »

Les personnages auxquels il était fait référence étaient ,dans ce cas, le Rishi Agastya, qui collabora une fois au Theosophist, et le Mahatma Morya, le Maître de Mme Blavatsky.

Le premier manuscrit de « la Doctrine Secrète », daté de 1886, est conservé à Adyar, au siège de la Société théosophique, près de Madras. Son contenu sera en fait réparti dans les deux tomes de l’ouvrage qui paraîtra en 1888. Une petite partie sera publiée après la mort de l’auteur dans le troisième tome de l’Éditions Adyar de 1897, effectuée sous l’égide d’Annie Besant, future Présidente de la Société Théosophique.

Quant à ses sources, H.P. Blavatsky déclara dans mainte correspondance qu’elle devait nombre de citations ou des points de vue sur la Science de son temps — notamment sur la question de l’Evolution des espèces — à divers visiteurs compétents.

Le Colonel Olcott reçut une lettre, signée du Mahatma Kout Houmi, sur un bateau, au large de l’Italie, qui lui apporta une mise au point au sujet des sources de l’Enseignement contenu dans  « la Doctrine Secrète » :

«  Soyez assuré que ce qu’elle n’a pas emprunté directement à des ouvrages scientifiques ou d’autres, c’est nous qui le lui avons suggéré. Chaque faute ou inexactitude, corrigée ou expliquée par elle dans les ou­vrages d’autres théosophes a été corrigée par moi ou sur mon ordre. Cet ouvrage a plus de valeur que le précédent [Isis] : c’est un abrégé de vérités occultes qui en feront pendant de longues années, pour l’étudiant sérieux, une source de renseignements et d’instruction. »[2]

On a ici, dans cette lettre, l’affirmation du Mahatma Koot Hoomi lui-même sur les sources de cet Enseignement exceptionnel.



[1]The Letters of  H.P.Blavatsky to A.-P. Sinnett, (Theosophical University press).
[2] Lettres des Maîtres de la Sagesse, t.1, Adyar, Paris, 1926, lettre XIX, p. 66

Les références bibliographiques sont dues aux excellentes recherches de Noël Richard-Nafarre, auteur de l’ouvrage : « Helena Petrovna Blavatsky ou la Réponse du Sphinx ». Elle sont introduites dans notre propre texte avec son accord.